L’heure
du choix.
François
Danjou, le 18 mars 2017
La campagne
présidentielle s’articule de plus en plus autour de reproches de moralité
adressés à François Fillon, à l’exclusion d’une évaluation de ses capacités
d’homme politique dont il a pourtant amplement donné la preuve à la fois
localement dans la Sarthe et au gouvernement, sur les affaires sociales, sur
les retraites et sur l’ajustement des 35 heures. Autant de succès, y compris
dans les relations avec les syndicats, ce qui n’est pas rien, tous de bon
augure pour les combats qui s’annoncent quand d’autres qui le critiquent ont,
plus souvent que lui, abdiqué face à la rue.
A
l’extérieur, contrairement à ceux qui continuent à analyser machinalement le
défi français selon les vieux stéréotypes d’ouverture ou de fermeture au monde
que les commentateurs rabâchent par réflexe mimétique, François Fillon a, mieux
que d’autres, perçu que le surgissement de Donald Trump, le choc du Brexit et
les crispations identitaires européennes, annoncent la fin du monde néo-libéral
globalisé et l’effondrement de l’utopie du « village mondial ».
Tout
son programme répond à une question essentielle rarement évoquée avec autant
d’acuité : Comment la France malade et tétanisée par ses propres tourments
identitaires peut-elle s’ajuster à ce craquement et avec quelle Europe ?
Ceux qui éludent cette difficile réalité font le jeu des extrêmes ou risquent
de conduire le pays à l’abime.
*
Bénéficiant
en revanche d’un a priori favorable d’une part importante des commentateurs et
de la nébuleuse socialiste autour du Chef de l’Etat, Emmanuel Macron, auréolé
du prestige fabriqué de sa jeune image,
n’a, quand il était à la tête du ministère de l’économie pourtant jamais fait
la preuve de ses aptitudes politiques, ni même de ses qualités de grand
négociateur d’affaires qu’on lui prête depuis son passage à la Banque Rothschild.
Parmi
les actions conduites par le « Golden Boy » de la politique française
paré de toutes les vertus, sa cession à un consortium sino-canadien de 49,9%
des parts de l’aéroport de Toulouse Blagnac mérite attention parce qu’elle
dévoile un style de travail désordonné, dissimulé et mensonger, méprisant les
collectivités locales ayant sévèrement compromis les intérêts français cédés
sans contrepartie directe à la partie adverse.
Puisqu’on
évoque à jets continus des critères de moralité, voilà un épisode qui mérite de
figurer dans la liste des éléments objectifs de choix des candidats. En somme,
à l’heure de désigner le chef de l’Etat, en même temps que le chef des armées,
responsable de « l’ultima ratio » nucléaire stratégique qui allons
nous préférer ?
Un
homme certes près de ses sous et de sa famille, amateur de beaux costumes, mais
pétri de la fierté d’être Français, riche d’une longue expérience politique de
terrain, parfaitement au fait des dossiers dans tous leurs détails, ayant, au
milieu d’un avalanche d’hypocrisies, le courage de nommer clairement l’ampleur
des défis qui nous guettent, condition du redressement, dont il a clairement
répertorié les étapes par un long travail de terrain de dix années ;
Ou
bien un candidat qui se dit ni de droite ni de gauche, voulant par souci d’image
estomper ses racines de la grande finance, mais n’ayant, à son passage au
gouvernement, donné d’autres preuves tangibles de son efficacité que la vente à
l’étranger de plusieurs fleurons de l’industrie française, épisodes moralement
bien plus contestables que les petites
appétences familiales et vestimentaires que les redresseurs de torts qui
veulent l’abattre, reprochent à François Fillon.
*
La
vente de l’aéroport de Toulouse Blagnac aux Chinois.
Retour
sur l’histoire vraie d’une faillite française.
Le 4 décembre
2014, le ministère de l’économie français à l’époque dirigé par Emmanuel Macron
annonçait l’ouverture de 49,99% du capital de Toulouse Blagnac à un consortium
sino-canadien, baptisé Symbiose, à majorité financière chinoise qui a mis sur
la table 308 millions d’€.
S’il est vrai
que la majorité des investissements chinois en France n’ont jamais posé de
problème (le plus gros ayant été l’injection en 2011 par le fonds
souverain chinois de 2,3 milliards d’€ dans le réseau exploration
– production gaz et pétrole de GDF-SUEZ dont il s’était approprié 30% du
capital), le cas de l’aéroport de Toulouse Blagnac constitue une exception
néfaste.
L’analyse révèle en
effet que le projet est entaché d’une série d’erreurs et de faux pas aggravés
par un manque flagrant de communication entre Paris et les collectivités
locales. C’était en effet la première fois qu’après une opération de rachat
chinoise un recours en annulation était déposé en Conseil d’État. Le moins
qu’on puisse dire est que l’affaire s’est faite dans une transparence très
approximative et dans une ambiance semi hostile comme en témoigne la réaction
d’une partie des élus locaux qui soupçonnent des droits de gestion excessifs
accordés en sous main par le gouvernement français à la partie chinoise.
Un « pacte d’investisseurs »
contre nature…
Contrairement aux informations ayant d’abord filtré de
Bercy, le premier ministre et le ministre des finances ont après la réaction
des élus locaux – première anomalie témoignant d’un gestion très brouillonne de
l’affaire - assuré que l’État ne se dessaisirait pas des 10,01% qu’il détenait
toujours et que les acteurs locaux garderont le contrôle de l’entreprise grâce
aux 25% des parts de la Chambre de commerce et des 15% constitués par celles
des collectivités locales (agglomération de Toulouse métropole, département de
Haute-Garonne et Région Midi-Pyrénées).
Mais des doutes sur la fiabilité de cette affirmation on
rapidement surgi – deuxième irrégularité encore plus grave – quand des documents
mis en ligne le 7 décembre 2014 par le site Mediapart montrèrent qu’Emmanual
Macron avait, au nom de l’État français,
signé un accord avec l’investisseur chinois liant le gouvernement français aux
décisions de la partie chinoise. Selon Laurent Mauduit, journaliste d’investigation
co-fondateur de Mediapart, cet arrangement « trahissait les alliés
naturels » du pouvoir que sont les collectivités locales (..) « En
clair », ajoutait Mauduit, « les investisseurs chinois sont des
actionnaires minoritaires, mais l’État français leur offre les clefs de
l’entreprise pour qu’ils en prennent les commandes ».
La suite des informations révélées par Mediapart et reprises
par le Nouvel Observateur détaillait les procédures qui permettaient ce
subterfuge. Sur les 15 membres du Conseil de surveillance, 2 devaient être nommés
par les pouvoirs publics et 6 par l’investisseur chinois. Les 7 autres
représentant les collectivités locales.
Mais, selon l’accord confidentiel confinant à la trahison
par un haut fonctionnaire de sa parole et des intérêts français, les 2
représentants du gouvernement auraient été sommés de s’engager « sauf pour
motifs légitimes » à voter comme les actionnaires chinois à l’occasion,
dit Mediapart, des « décisions importantes ». « Autrement
dit », conclut Laurent Mauduit, « les huit membres Chinois et
Français du Conseil de surveillance, liés par un pacte, garantiront aux
investisseurs chinois minoritaires de faire strictement ce qu’ils
veulent ».
…sous de fortes contraintes
financières.
On peut s’interroger sur les raisons qu’auraient les
pouvoirs publics et un haut fonctionnaire de brader ainsi et d’une manière si
peu transparente le contrôle d’une entreprise bénéficiaire qui affichait en
2013 un résultat d’exploitation de 10,6 millions d’€ pour un chiffre d’affaires
117,4 millions d’€, en augmentation de 2% par rapport à 2012. Le besoin de
« cash » d’un État en faillite est une première explication d’autant
que les Chinois ont proposèrent 308 millions d’€ soit entre 20 et 50 millions
de plus que les offres des trois candidats français à la reprise :
Natixis, Vinci Invest, associé à la Caisse des Dépôts et Aéroports de Paris
allié à l’assureur Predica.
L’autre motivation directe et non des moindres qui,
financièrement, dépasse de loin les affaires locales est que l’un des
investisseurs chinois à Blagnac, China Aircraft Leasing Group Holdings Limited
(« CALC ») enregistré à Hong Kong avait annoncé le 2 décembre 2014 (soit
deux jours avant la publication par Paris du choix de l’investisseur chinois)
qu’il avait conclu un accord pour l’achat livrable entre 2016 et 2022, de 100
Airbus A 320 (10 A 321-200, 16 A 320-200, et 74 A 320 NEO), pour un prix global
de 8,3 milliards d’€.
Une transaction dans laquelle l’État chinois est directement
impliqué par le truchement de ses bras financiers que sont la China Development
Bank et de l’Exim Bank qui, à cette occasion prêtèrent au total 2,5 Mds
d’€ à CALC, soit 30% du montant total de la transaction.
Si on élève la réflexion au niveau stratégique, il est légitime
de se demander s’il était bien prudent d’introduire dans le Conseil de
surveillance du gestionnaire de Blagnac un actionnaire dont les moyens de
pression sur des intérêts industriels européens sont aussi puissants. Monsieur
Macron qui à l’occasion se flatte de son immaturité politique dont il cherche à
faire un argument de campagne, a, en l’occurrence, fait preuve d’un grande
légèreté commerciale et stratégique.
Était-ce vraiment la seule
solution ?
« Ne pouvait-on pas faire autrement ? »
interrogeait justement la député socialiste de la 1re
circonscription des Hautes Alpes Karine Berger. Polytechnicienne, haut
fonctionnaire, membre de la Commission des finances de l’Assemblée Nationale,
elle considérait en effet que l’aéroport de Toulouse a été « bradé »
et que l’État aurait pu s’engager financièrement pour garantir sa propre
indépendance et se garder d’un sulfureux mélange des genres entre la gestion de
Blagnac et l’accès au marché aéronautique chinois du groupe européen Airbus.
A ces interrogations dont il faut souligner qu’elles ne
furent pas motivées par une soi-disant phobie anti chinoise, comme le laissait
entendre Emmanuel Macron pour se dédouaner des critiques, mais bien par le
caractère brouillon, opaque et pour le moins étrange d’une procédure
discrètement engagée à l’été 2014, il faut ajouter deux autres préoccupations
qui elles aussi ne sont pas anodines.
La première est directement liée à la nature même des fonds
d’investissements, acteurs connus de la finance internationale dont une partie
des capitaux sont réfugiés dans des paradis fiscaux, précisément unanimement
dénoncés par la classe politique française. La deuxième inquiétude se nourrit
des déclarations chinoises concernant le développement de l’aéroport dont une
partie est plus proche de la propagande que de projets dûment chiffrés et
argumentés.
Les investisseurs
chinois sont Le Shandong High Speed Group contrôlé par la province du Shandong
et le loueur d’avions CALC, cité plus haut qui reçoivent l’appui technique du
canadien LAVALIN, groupe québécois de constructions, spécialistes des fusions
acquisitions sous la férule de Bernard Lamarre qui gère déjà 16 aéroports en
France. L’attelage sino-canadien est désigné par l’appellation
« Symbiose », nom officiel du candidat à l’appel d’offres lancé par
l’État français.
Avant la décision de
Paris, alors que la polémique faisait rage à Toulouse, France Info avait révélé
que le groupe canadien avait été radié par la Banque Mondiale de toute
opération de financement après un vaste scandale de corruption au Bangladesh.
Ce n’est évidemment pas le cas, à Toulouse. Mais, selon France Info, le groupe
courrait le risque d’une interdiction en appel d’offres d’État, suite à une
disposition de la loi française relative à la prévention de la corruption. Il
est vrai qu’aujourd’hui sa participation à Blagnac n’est que technique. Mais on
reste un fois de plus rêveur devant un ministre de l’économie si peu regardant.
Quant au Shandong
High Speed Group, partie du Friedmann Pacific Investment Group (FPIG), créé et
installé à Hong-Kong, il dispose d’une holding, Capella Capital Ltd,
immatriculée aux Iles Vierges et détenue par le président de FPIG, Mike Poon et
son épouse. Diplômé de l’université de Hong-Kong spécialiste des
fusions-acquisitions à la bourse de HK, Monsieur Poon est également le
Directeur exécutif de la China Aircraft Leasing Company (CALC), dont la
directrice commerciale madame Liu Wanting, est aussi la PDG d’AIRBUSAC
enregistré aux îles Cayman.
Enfin, comme si tout
cela ne suffisait pas à prouver l’amateurisme brouillon du ministre prêt à
s’acoquiner avec n’importe qui pourvu qu’on lui fasse miroiter des capitaux, à
l’été 2015, Mike Poon, le financier trouble président d’un fond domicilié dans
un paradis fiscal a disparu pendant de longs mois avant de démissionner du
conseil de surveillance de Blagnac par une lettre adressée le 18 septembre 2015
à Anne Marie Idrac.
Des affichages chinois imprudents et
contreproductifs.
Viennent enfin les
affichages emphatiques du consortium Symbiose dont certains tiennent plus du
battage publicitaire et dont les effets ont d’ailleurs déjà commencé à alerter
les riverains de Blagnac inquiets des conséquences de la croissance de
l’aéroport sur leur environnement. Parmi les signataires du recours en Conseil
d’État, Chantal Beer-Demander présidente de l’association de riverains
« Collectif contre les nuisances aériennes de l’agglomération
toulousaine », estime déjà que le projet avancé par Symbiose de triplement
des vols à l’horizon 2030 est inacceptable alors que, dit-elle, « les
riverains sont déjà malades du bruit ».
Ayant peut-être mal
estimé les réactions locales attachées à la qualité de vie, les repreneurs
chinois ont imprudemment annoncé qu’ils entendaient faire de Toulouse une
plateforme européenne de correspondance aérienne, nouveau point d’entrée en
Europe des compagnies chinoises et asiatiques, avec l’objectif de 18 millions
de passagers en 2030 et 20 millions d’ici 2047.
Un affichage
manifestement exagéré puisque la croissance moyenne annuelle envisagée serait
dans ce cas supérieure à 8%, très au-dessus de celle des plus grands aéroports
européens au cours des 40 dernières années, plus proche de 5% (France Info du 7
décembre 2014).
Plus encore, rien ne
dit que les investisseurs pourront faire atterrir à Blagnac les grandes
compagnies chinoises comme China Eastern et China Southern qui, pour se poser à
Toulouse, devraient payer des droits de trafics supplémentaires ouverts par
l’État. Ces derniers s’ajouteraient à ceux qu’ils déboursent déjà pour atterrir
à Roissy, plateforme à laquelle ils ne pourront renoncer sans l’accord de
l’alliance Skyteam dont ils font partie avec Air France-KLM (60 millions de
passagers en 2013 avec des connexions vers le monde entier et toute l’Europe).
Enfin, chacun
comprend bien que les possibilités de grande plateformes européennes sont
limitées et que Toulouse Blagnac, pour l’instant dédié au trafic domestique
européen aura du mal à concurrencer les « hub » déjà existants. Ne
serait-ce que celui de Barcelone, 250 km à vol d’oiseau de Toulouse qui a
accueilli 35 millions de passagers en 2013.
Au demeurant, les
dernières informations flottant autour de cette affaire laissent entendre que
« Symbiose » qui a proposé de revendre à un investisseur français 16%
des parts qu’il vient d’acheter (ce qui ramènerait sa participation à 33,99%),
est prêt à réduire la voilure d’un projet dont il avait peut-être sous estimé
les contraintes.
L’élan européen de la
Chine et l’aménagement du territoire.
Les polémiques et les
doutes autour d’une affaire plutôt mal engagée sont, pour de multiples raisons
contradictoires, probablement loin d’être éteints. Le gouvernement aux abois
dont les caisses sont vides et dont le caractère brouillon dans cette affaire
saute aux yeux, a accepté l’investissement du principal client chinois
d’Airbus.
Quoi qu’en disent les
communiqués officiels, cette imprudence a mis l’État français en porte à faux
vis-à-vis des collectivités locales effrayées par le battage publicitaire d’un
financier dont le pouvoir arbitraire au sein du Conseil serait encore renforcé
par le poids exorbitant que lui confèrent ses entrées directes vers le marché
aéronautique chinois exprimé par le récent contrat de 100 appareils.
*
Comment, quand on
prétend à la magistrature suprême est-il possible de se laisser aller à tant
d’imprudences assorties d’un style d’action opaque ayant mené en bateau les
collectivités locales dont l’Etat aurait au contraire du se montrer un ardent
défenseur.
Comment est-il
possible de donner à des investisseurs étrangers dont l’amateurisme saute aux
yeux, les clés d’une emprise publique bénéficiaire. A bien des égards, il y a
là de quoi douter non seulement des capacités techniques d’Emmanuel Macron,
mais aussi et surtout de son réel attachement aux intérêts français. Puisqu’on
cherche sans cesse la faute morale, en voilà une très préoccupante qui devrait
inciter les électeurs à la méfiance. FD
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