Présidentielle 2017 : la paralysie ou l'aventure
Le grand moment démocratique de 2017 devait donner du mouvement au pays et proposer un choix clair. Mais tout a volé en éclats. Analyse.
Par Emmanuel Berretta
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| Le Point.fr
Après tout, chaque camp politique a tiré la même conclusion : on ne peut plus continuer comme avant. À chacun sa manière de trancher le nœud gordien français. Marine Le Pen propose donc une rupture avec l'Europe de Bruxelles, la zone euro, et avec l'étranger en général via la question de l'immigration. Pour elle, la France serait de nouveau grande dans des frontières rétrécies, douanières et filtrantes. François Fillon, de son côté, a décidé de rompre avec le gaullisme social et propose de pousser à fond le curseur de la liberté, de privilégier l'accord sur la loi, et d'abattre quantité de normes vécues comme plus étouffantes que protectrices. Enfin, Emmanuel Macron propose une révolution politique afin de regrouper dans une même majorité les tenants d'une mondialisation assumée et d'une France ouverte, des juppéistes aux socialistes réformateurs, dans un équilibre entre liberté et protection.
Bernard Reynès : "C'est la haine qui monte du terrain"
Voilà ce qu'aurait dû être le débat de la présidentielle 2017. Trois
approches assez distinctes défendues par trois leaders clairement
identifiés : une Marine Le Pen qui campe une passionaria nationaliste,
un François Fillon qui se veut le successeur du vertueux général de
Gaulle version 1958, et un Emmanuel Macron qui turbule le système par un
centrisme rénové à la Giscard.Chacun est en mesure de constater que les Français se sont fait voler ce débat. À la place, Marine Le Pen défie la justice en refusant de répondre aux convocations des juges et rompt ainsi avec sa stratégie de dédiabolisation et d'apaisement ; François Fillon a échappé au lynchage de sa famille politique en s'appuyant sur les sarkozystes et Sens commun ; Emmanuel Macron ne parvient pas à rallier les juppéistes et doit faire attention à ne pas voir arriver sur son porte-bagages trop d'éléphants fatigués de l'ère Hollande... Aucun, même en cas de victoire, n'est certain de pouvoir appliquer son programme.
François Fillon avait besoin, pour mettre en œuvre sa feuille dans son épure, d'être en tête au premier tour de la présidentielle. Quand bien même il parviendrait à rattraper Macron, la fuite d'une partie de ses électeurs vers le FN a déjà commencé, par exaspération plus que par conviction. Il suffit de dresser une oreille aux remontées du terrain. Bernard Reynès, député-maire de Châteaurenard et soutien de François Fillon, multiplie les réunions d'appartement. "Ce que j'y entends, c'est la haine dans les cœurs. Non pas la colère, qui est un mouvement d'humeur. Mais la haine. La haine contre les politiques, contre les médias, contre les profs... La haine, c'est-à-dire quelque chose qui commence à être corticalisé."
Nadine Morano, députée européenne, constate elle aussi une exaspération générale au sein de l'électorat LR : "On se fait engueuler par tout le monde pour des fautes qu'on n'a pas commises. Un tiers nous engueule parce qu'on ne soutient pas Fillon, un tiers nous engueule parce qu'on soutient Fillon et le dernier tiers nous engueule parce qu'il ne sait plus pour qui voter." Le marasme parvient à son apogée...
Fillon, droitisé, lié à un partenaire UDI incontournable
Deuxième problème pour Fillon : le départ puis le rattrapage des élus
UDI s'est payé par un accord électoral chèrement payé. En définitive,
les centristes bénéficient d'un accord électoral à 92 circonscriptions
garanties et 46 autres dans lesquelles se dérouleront des primaires...
Les caciques des Républicains estiment qu'au bout du compte, 65 députés
UDI ont des chances de gagner l'Assemblée nationale. Voilà donc un
partenaire important qui ne sera pas commode pendant cinq ans si Fillon
est élu. Or, le candidat LR, à la faveur de cette crise, a dû se
déporter sur sa droite pour se maintenir... Il s'en est remis aux
sarkozystes (et encore, pas tous) tandis que les juppéistes l'ont
quitté. Autant dire que la base d'une majorité absolue est désormais
fragile à droite...Le centre espère bien jouer les groupes pivots en conditionnant son soutien texte par texte. "Or, il ne faudra pas compter sur le 49.3 pour tenir l'Assemblée, rappelle le député Jean-Frédéric Poisson, président du PCD, assez fâché du traitement de faveur accordé par Fillon à l'UDI. En effet, l'usage du 49.3 est limité à une fois par session parlementaire en dehors du vote du budget de l'État et celui de la Sécurité sociale." Autrement dit, c'est au moment où la IVe République risque de s'inviter dans la Ve que l'outil du parlementarisme rationalisé a été affaibli... Enfin, même vainqueur, François Fillon sait déjà qu'il sera un président faible et d'autant plus contesté par la rue avec un niveau de violence urbaine très élevé comme la (petite) loi El Khomri l'a laissé entrevoir.
Boîte noire
Le problème est encore plus aigu du côté d'Emmanuel Macron. Dans l'hypothèse de son élection, quelle majorité sera issue des urnes ? C'est la boîte noire de cette présidentielle. Se tournera-t-il vers l'UDI (bonjour la trahison) ou se tournera-t-il vers le PS (victoire posthume de Hollande) ? Ou fera-t-il table rase du passé ? Et, dans ce cas, en aura-t-il les moyens dans une France profondément à droite ?Quant à la victoire éventuelle de Marine Le Pen, elle ouvre une ère d'incertitude. La candidate FN a sans doute plus de chance de remporter la présidentielle que les législatives qui suivent. L'héritière des Le Pen serait amenée à cohabiter, mais avec qui ? L'aventure est devant nous.
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