Lettre ouverte au monde musulman
Philosophe,
auteur de Self islam, histoire d'un islam personnel (Seuil,
2006), L'Islam sans soumission : pour un existentialisme musulman (Albin
Michel, 2008), et Histoire de l'humanisme en Occident (Armand
Colin, 2014).
*
Cher monde musulman, je suis
un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin - de ce pays de
France où tant de tes enfants vivent aujourd'hui. Je te regarde avec mes yeux
sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le soufisme et par la
pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh,
d'isthme entre les deux mers de l'Orient et de l'Occident !
Et qu'est-ce que je vois ?
Qu'est-ce que je vois mieux que d'autres, sans doute parce que justement je te
regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois, toi, dans un état
de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore
plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d'enfanter un
monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent
donner un nom de démon : Daesh. Mais le pire est que je te vois te perdre -
perdre ton temps et ton honneur - dans le refus de reconnaître que ce monstre
est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement
entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans
la civilisation humaine.
Que dis-tu en effet face à ce
monstre ? Tu cries : « Ce n'est pas moi ! », « Ce n'est pas l'islam ! » Tu
refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (NotInMyName).
Tu t'insurges que le monstre
usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable
qu'à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l'islam dénonce la
barbarie. Mais c'est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le
réflexe de l'autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de
l'autocritique.
Word n'a pas trouvé d'entrées pour votre
table des matières.Tu te contentes de t'indigner
alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en
question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : «
Arrêtez, vous, les Occidentaux, et vous, tous les ennemis de l'islam, de nous
associer à ce monstre ! Le terrorisme, ce n'est pas l'islam, le vrai islam, le
bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »
J'entends ce cri de révolte
qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui, tu as
raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde, l'islam
a créé tout au long de son histoire de la beauté, de la justice, du sens, du
bien, et il a puissamment éclairé l'être humain sur le chemin du mystère de l'existence...
Je me bats ici, en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse
de l'islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de
ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir...
Et cela m'inspire une
question - « la » grande question : pourquoi ce monstre t'a-t-il volé ton
visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ?
C'est qu'en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne
sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses
par en avoir le courage.
Ce problème est celui des
racines du mal. D'où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ?
Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c'est mon
devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd'hui ton visage
sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre - et il en surgira
autant d'autres monstres pires encore que celui-ci que tu tarderas à admettre
ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !
Même les intellectuels
occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement
oublié ce qu'est la puissance de la religion - en bien et en mal, sur la vie et
sur la mort - qu'ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n'est pas
l'islam, pas la religion, mais la politique, l'histoire, l'économie, etc. » Ils
ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur
d'une civilisation humaine ! Et que l'avenir de l'humanité passera demain non
pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus
essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que
traverse notre humanité tout entière !
Saurons-nous tous nous
rassembler, à l'échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La
nature spirituelle de l'homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de
nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus
inadaptées au présent - et qui comme l'islam actuellement se mettront alors à
produire des monstres.
Je vois en toi, ô monde
musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort
mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle ! Malgré la gravité
de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d'hommes
qui sont prêts à réformer l'islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes
historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que
l'humanité entretenait jusque-là avec ses dieux ! C'est à tous ceux-là,
musulmans et non-musulmans, qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que
je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de
philosophe, confiance en ce qu'entrevoit leur espérance !
Mais ces musulmanes et ces
musulmans qui regardent vers l'avenir ne sont pas encore assez nombreux, ni
leur parole, assez puissante.
Tous ceux-là, dont je salue
la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c'est l'état général de
maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres
terroristes aux noms d'Al-Qaïda, Jabhat Al-Nosra, Aqmi ou « Etat islamique ». Ils
ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un
immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes :
impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue
comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de
la religion ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans
le sens de l'égalité, de la responsabilité et de la liberté ; impuissance à
séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l'autorité de la
religion ; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable
reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.
Tout cela serait-il donc la
faute de l'Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher
monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois
plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?
Depuis le XVIIIe siècle en
particulier, il est temps de te l'avouer, tu as été incapable de répondre au
défi de l'Occident. Soit tu t'es réfugié de façon infantile et mortifère dans
le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire
des ravages presque partout à l'intérieur de tes frontières - un wahhabisme que
tu répands à partir de tes Lieux saints de l'Arabie saoudite comme un cancer
qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident,
en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une
caricature de modernité - je veux parler notamment de ce développement
technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes «
élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie
mondiale qu'est le culte du dieu Argent.
Qu'as-tu d'admirable
aujourd'hui, mon ami ? Qu'est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect
des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu
encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes
Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes
grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme
au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient
référence de l'Inde à l'Espagne ? En réalité, tu es devenu si faible derrière
la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même...
Tu ne sais plus du tout qui
tu es, ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu'agressif... Tu
t'obstines à ne pas écouter ceux qui t'appellent à changer en te libérant enfin
de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie tout entière.
Tu as choisi de considérer
que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l'islam comme
religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien
sur l'Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu'à
l'intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d'imposer que
l'islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu'« il n'y a
pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son appel à
la liberté l'empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle
trahir à ce point son propre texte sacré ? Je dis qu'il est l'heure, dans la civilisation
de l'islam, d'instituer cette liberté spirituelle - la plus sublime et
difficile de toutes - à la place de toutes les lois inventées par des
générations de théologiens !
De nombreuses voix que tu ne
veux pas entendre s'élèvent aujourd'hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou
d'une religion autoritaire et indiscutable...
Au point que trop de croyants
ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux «
maîtres de religion » (imams, muftis, chouyoukhs, etc.) qu'ils ne comprennent
même pas qu'on leur parle de liberté spirituelle, ni qu'on leur parle de choix
personnel vis-à-vis des « piliers » de l'islam. Tout cela constitue pour eux
une « ligne rouge » si sacrée qu'ils n'osent pas donner à leur propre
conscience le droit de la remettre en question ! Et il y a tant de familles où
cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits
dès le plus jeune âge et où l'éducation spirituelle est d'une telle pauvreté
que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas
!
Or, cela, de toute évidence,
n'est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques
embarqués par l'« Etat islamique ». Non, ce problème-là est infiniment plus
profond ! Mais qui veut l'entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman,
et dans les médias occidentaux on n'écoute plus que tous ces spécialistes du
terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc
pas que tu t'illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que, quand on en aura
fini avec le terrorisme islamiste, l'islam aura réglé ses problèmes !
Car tout ce que je viens
d'évoquer - une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste,
machiste, conservatrice, régressive - est trop souvent l'islam ordinaire,
l'islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l'islam du
passé dépassé, l'islam déformé par tous ceux qui l'instrumentalisent
politiquement, l'islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps
arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc
vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences
fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?
Bien sûr, dans ton immense
territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui
transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d'approfondissement
spirituel ; des lieux où l'islam donne encore le meilleur de lui-même, une
culture du partage, de l'honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité
en quête de ce lieu sacré où l'être humain et la réalité ultime qu'on appelle
Allâh se rencontrent. Il y a en terre d'Islam, et partout dans les communautés
musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent
condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d'un véritable droit, à
leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à
la police religieuse. Jamais pour l'instant le droit de dire « Je choisis mon
islam », « J'ai mon propre rapport à l'islam » n'a été reconnu par l'« islam
officiel » des dignitaires. Ceux-là, au contraire, s'acharnent à imposer que «
la doctrine de l'islam est unique » et que « l'obéissance aux piliers de
l'islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).
Ce refus du droit à la
liberté vis-à-vis de la religion est l'une de ces racines du mal dont tu
souffres, ô mon cher monde musulman, l'un de ces ventres obscurs où grandissent
les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du
monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une
violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes
fils dans la cage d'un bien et d'un mal, d'un licite (halâl) et d'un illicite
(harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne
les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix
de vie personnel. Dans trop de tes contrées, tu associes encore la religion et
la violence - contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités
chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles - de
sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les
plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du
djihad !
Alors ne fais plus semblant
de t'étonner, je t'en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat
islamique t'aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que
les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces !
Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels
monstres, je vais te le dire.
C'est simple et très
difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l'éducation
que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de
savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes
universels (même si tu n'es pas le seul à les transgresser ou à persister dans
leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le
droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances,
l'égalité des sexes et l'émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la
réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la
littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins
que tout cela ! C'est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels
monstres, et si tu ne le fais pas, tu seras bientôt dévasté par leur puissance
de destruction.
Cher monde musulman... Je ne
suis qu'un philosophe, et comme d'habitude certains diront que le philosophe
est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu'à faire resplendir à nouveau la
lumière - c'est le nom que tu m'as donné qui me le commande, Abdennour, «
Serviteur de la Lumière ». Je n'aurais pas été si sévère dans cette lettre si
je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « qui aime bien châtie bien
». Et, au contraire, tous ceux qui aujourd'hui ne sont pas assez sévères avec
toi - qui veulent faire de toi une victime -, tous ceux-là en réalité ne te
rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire
demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel !
Salâm, que la paix soit sur toi.
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