
FOG - Fillon se met à table
C'est maintenant à François Fillon de se soumettre à l'entretien crash-test. Il a moins de trois semaines pour refaire son retard et éteindre les doutes.
Par Franz-Olivier Giesbert
Publié le
| Le Point
Quand j'ai un cancer ou du vague à l'âme, j'évite de regarder les gens. J'ai peur qu'ils ne découvrent mon état en fouillant dans mes yeux. Je fuis donc les leurs et garde la tête baissée.
Je croyais me trouver devant un grand brûlé de la vie. Or, quand il arrive dans le petit salon du restaurant où je l'attends, François Fillon se tient droit. Il a, dans les prunelles, des couteaux d'acier qui me coupent en tranches. Je le scrute : les yeux dans les yeux, il n'a pas l'air malade, ni déprimé, ni affecté. Il porte même beau, avec son éternel sourire. Je le renifle d'un air distrait, mais je ne sens pas d'odeur de désastre.
Ces gens-là ne sont pas comme nous. Il me rappelle ces héros de séries B qui, à la fin du film, ne sont plus que des plaies ouvertes, sanguinolentes, et qui continuent de clopiner vers leur destin en envoyant d'ultimes rafales avant d'essayer une dernière blague. Tous les politiques sont des survivants, plus ou moins. Fillon fait partie des ressuscités. En plus, ce jour-là, il a les crocs : il engloutit la friture d'éperlans servie en amuse-bouche en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

"D'abord, raconte-t-il, je voulais être ambassadeur, mais ma mère m'a expliqué que c'était surtout un métier de représentation. J'ai rêvé de devenir ingénieur, mais j'étais mauvais en maths. J'ai envisagé aussi d'être journaliste ou guide de haute montagne. Finalement, je suis venu à la politique par hasard.
- Vous aviez un modèle ?
- J'ai eu une admiration très précoce pour de Gaulle, moins pour l'homme politique que pour le personnage de roman. À 14 ans, j'avais lu tous ses livres : les Mémoires de guerre, Le fil de l'épée...
- Votre premier choc littéraire ?
- Oh ! [Comme s'il avait reçu un uppercut...] Sans hésiter, les Mémoires d'outre-tombe, de Chateaubriand, un livre lu aussi à 14 ans."
L'immense Chateaubriand, vomi par son époque : "grand hypocrite national" pour Stendhal, "faux air de génie" d'après Vigny, accusé par Talleyrand de se croire "sourd dès qu'il n'entend plus parler de lui". Ça tombe bien, c'est un auteur pour mauvais temps. Une phrase pour la route : "Le péril s'évanouit quand on ose le regarder."
"En ce temps-là, reprend Fillon, j'étais pensionnaire chez les Jésuites, où je m'embêtais comme un rat mort. Je lisais quasiment un livre par jour. Le lundi matin, il fallait montrer les ouvrages qu'on allait avaler pendant la semaine au préfet des Études, qui exerçait une censure contre tout ce qui était supposé licencieux. Un jour, ça m'avait révolté, il m'a retoqué Les jeunes filles, de Montherlant. Il me disait toujours : Vous feriez mieux de faire du sport. Mais j'ai commencé à en faire vraiment lorsque je n'étais plus obligé d'en faire, après le lycée."
Les sourcils semblent avoir été, au cours de ce déjeuner, le seul sujet un peu tabou
Quand je lui demande s'il n'a jamais eu envie de ressembler à l'un de
ses contemporains, Fillon esquisse une grimace d'ennui. Je le laisse
mariner dans son jus jusqu'à ce qu'il donne sa langue au chat. Mais son
œil s'allume dès que je lance le nom du pilote de course Jacky Ickx,
parti dernier et arrivé premier aux 24 Heures du Mans en 1969 :"Quand j'ai commencé à faire de la course automobile, raconte Fillon, j'avais 35 ans. J'étais trop vieux pour me lancer dans une carrière sportive. Je n'ai pas de modèle, mais je dois reconnaître que Jacky Ickx m'a toujours fasciné. Il y a chez lui une telle profondeur, tant de qualités... Il vit une partie de l'année avec sa femme dans une maison sans eau ni électricité au Mali, au bord d'un fleuve. C'est un humaniste et un as de l'endurance.
- Ça vous inspire ?
- Sur les pistes du Mans, on endure vingt-quatre heures. Moi, ça fait des semaines[Rire]
- Votre héros politique, Philippe Séguin, n'était pas connu pour son endurance.
- Ce n'était pas mon héros, mais mon mentor. J'adorais son talent, son incroyable force de conviction. Mais il avait une faille : il ne s'aimait pas. Du coup, il était toujours en train de courir après quelque chose qu'il n'atteignait jamais.
- D'où ses colères homériques. Si vous aviez eu un père en politique, est-ce que ça n'aurait pas dû être Pompidou, gaulliste radical-socialiste, avec son bon sens paysan ?
- De Gaulle avait des qualités considérables, incontestables, qui lui ont permis de remettre de l'ordre dans le pays, mais il n'avait pas une vision moderne de notre avenir. C'est Pompidou qui la lui a apportée, notamment sur le plan industriel : il est l'artisan des Trente Glorieuses. Sans lui, la France ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui.
- Vous avez au moins les mêmes sourcils que Pompidou. Étaient-ils comme ça à la naissance ou vous les coupez-vous, comme Alain Peyrefitte en son temps, ce qui les fait proliférer ? - Ils ont toujours été ainsi."
Malaise. On dirait que Fillon vient de trouver un cancrelat dans son assiette d'ormeaux. Il me regarde avec un sourire figé, sans répondre aux questions suivantes sur les sourcils, qui semblent avoir été, au cours de ce déjeuner, le seul sujet un peu tabou. Mieux vaut en changer tout de suite. Je tente un rétablissement périlleux, sans transition :
"Qu'est-ce qui vous aide à tenir en ce moment sous ce déluge d'avanies ?
- Il faut relativiser et se souvenir de ce qu'ont enduré les présidents de la Ve République avant ou pendant leur mandat. De Gaulle était sans cesse accusé de se comporter comme un dictateur. Mitterrand a été éclaboussé par toutes sortes de scandales. Chirac a pris des balles de tous les côtés. Quant à Pompidou, il a eu droit à une affaire montée de toutes pièces dans les bas-fonds du gaullisme, l'affaire Markovic, qui avait pour objectif de lui barrer la route de l'Élysée. La nouveauté, c'est qu'aujourd'hui, à cause du système médiatique et judiciaire, la violence est décuplée. C'est pourquoi, avec ma famille, j'ai pu avoir le sentiment, tant pis si ça choque, d'avoir été livré aux chiens, comme l'a dit Mitterrand à propos de Bérégovoy."
Si on veut être optimiste, on peut considérer que ces affaires ont
déplacé le débat et que je serai élu malgré un programme difficile
La voix est blanche. Une colère noire tremble au-dedans. Ce n'est pas
à son propos que l'on reprendra la célèbre formule de l'écrivain Henri
Calet : "Ne me secouez pas, je suis plein de larmes." On dira plutôt :
"Ne le touchez pas, il est à cran." Il poursuit :"Je constate que, tous les jours, il y a une nouvelle calomnie, une nouvelle connerie, la dernière étant que, pendant le débat de TF1, j'échangeais des textos avec mon équipe. N'importe quoi ! À la fin, comme je ne voulais pas consulter ma montre, de peur de paraître impoli, je regardais régulièrement l'heure sur mon portable. On ne m'y reprendra plus !

- En attendant, sous le flot de révélations, vous avez beaucoup de mal à vous faire entendre quand vous parlez de votre projet !
- Ah bon ? [Haussement d'épaules.] N'exagérons pas. Les Français ont compris les grandes lignes du projet et, à la fin des fins, deux éléments seront déterminants : d'une part, la capacité à assumer la fonction présidentielle dans un monde dangereux et difficile ; d'autre part, la volonté de prendre des mesures de rupture et de redressement.
- Êtes-vous sûr que les Français sont prêts à accepter des mesures de ce type, quand on se souvient que, dès le début, deux tiers d'entre eux étaient contre la loi El Khomri première version, qui aurait pourtant relancé l'emploi ?
- Que voulez-vous, quand on demande aux Français s'ils approuvent une loi proposée par M. Hollande, 70 % répondent non ! Les questions des sondages sont biaisées et, comme les instituts se contentent désormais d'utiliser Internet pour interroger les Français, ils sous-estiment toujours les catégories les plus âgées de la population, qui jouent pourtant un rôle clé dans les scrutins. En fait, de plus en plus orientés et de moins en moins fiables, les sondages pervertissent gravement le débat démocratique."
Si on veut être optimiste, on peut considérer que ces affaires ont
déplacé le débat et que je serai élu malgré un programme difficile
Fillon attaque la sole. Tout en observant le couteau et la fourchette
découper les chairs du poisson, je pense à la chèvre que je suis
souvent, la nuit, quand j'avance d'un pas lourd, tête basse, le regard
soumis, comme les bêtes d'abattoir, dans le couloir d'amenée qui conduit
au box où m'attend l'égorgeur vêtu de bottes et d'un ciré blanc, le
couteau fatal à la main. J'ai la gorge serrée et la patte flageolante,
mais je me réveille toujours de mon cauchemar, sauvé in extremis par
Brigitte Bardot, sainte patronne des animaux de boucherie, qui a arraché
tant d'entre eux à la mort. Que feraient les bêtes sans elle ? Brigitte
Bardot ou l'autre nom de la chance, de la providence, de la bonne
fortune. En tout cas pour les chèvres.Nous avons tous besoin d'une Brigitte Bardot qui, avant l'instant fatal, nous tire des griffes du mauvais sort, nous serre dans ses bras et nous emmène daredare dans son refuge. La métaphore plaît à Fillon. Il entre tout de suite dans mon jeu.
Qui est sa B. B., son talisman, son espérance ? Un sourire coquin s'arrête sur son visage. Il dodeline de la tête, puis me donne les chiffres de ses derniers meetings - des cartons - et les résultats de la dernière étude Filteris/EuroMédiations, un indicateur qui travaille sur les réseaux sociaux et, contrairement aux sondages, est réputé ne pas se tromper : cet instrument le met tout près de Marine Le Pen, mais devant Emmanuel Macron. Bingo !
"Si on veut être optimiste, s'amuse Fillon, on peut considérer que ces affaires ont déplacé le débat et que je serai élu malgré un programme difficile [éclat de rire]. J'ai un autre atout : je ne serai certainement pas élu avec la presse, mais je peux l'être contre elle [nouvel éclat de rire]. Il ne faut pas sous-estimer le ras-le-bol du pays contre les médias, qui n'ont pas l'influence que l'on croit, comme j'ai pu l'observer lors de la primaire de la droite et du centre. S'ils avaient fait la loi, je n'aurais pas été désigné !"
François Fillon boit une longue gorgée de bordeaux. Comme Juppé, comme Hollande, il a une bonne descente. Apparemment submergé de bonheur, il ferme les yeux une seconde. Un ange passe, en culotte de velours. Retour sur terre quand je lui demande sa réaction après la lecture de la première enquête du Canard enchaîné sur les emplois présumés fictifs de son épouse.
"Comme c'était un article, j'ai réagi avec sérénité. Mais tout a changé quand le Parquet national financier s'est saisi de l'affaire une heure après la publication du journal. Après, vingt enquêteurs ont commencé à s'occuper de moi, tandis que huit perquisitions étaient organisées dans le cadre de cette affaire. Ma vie, celle de toute ma famille, a été passée au scanner. Du jamais-vu !
- Dans une première phase, vous vous êtes terré. Vous n'avez jamais songé à vous suicider ?
- J'ai mieux compris que des gens, dans des situations de ce genre, soient allés jusqu'à cette extrémité, mais je n'y ai jamais pensé pour moi. Jamais ! D'abord, j'ai la chance d'avoir une famille très soudée, à laquelle je me sens aujourd'hui très redevable. Ensuite, j'ai tout de suite eu la conviction que ce grand tohu-bohu finirait, comme des paquets d'affaires du même type, par des relaxes et des non-lieux.
Ça fait deux mois que je ne regarde pas les JT à la télé. Quand je veux
me détendre, je suis des séries. En ce moment, c'est Madam Secretary
- Pourquoi n'avoir pas passé la main ?- Bien sûr, j'y ai réfléchi, d'autant que tout ça avait ouvert en moi une blessure vive et profonde. Mais, chaque fois que j'ai douté, j'ai pu vérifier que beaucoup de gens croyaient en moi et qu'il n'y avait pas d'alternative à ma candidature.
- Juppé ?
- [Sourire.] Allez, votre ami Juppé qui, soit dit en passant, est aussi le mien, a toujours dit qu'il n'irait pas parce qu'il n'avait pas envie - je cite - de "livrer son honneur et la paix de sa famille en pâture".
- Comment survivez-vous ?
- Quand on me rapporte ce que disent certains commentateurs, j'ai envie de leur en coller une, mais ça n'est pas mon genre [rire]. Ça fait deux mois que je ne regarde pas les JT à la télé. Quand je veux me détendre, je suis des séries. En ce moment, c'est Madam Secretary. Sinon, je lis Le Figaro, Valeurs actuelles et... [nouveau rire] je feuillette Le Point. Le Monde, franchement, il y a longtemps que je m'en passe.
- Dans votre portefeuille, vous n'avez pas une petite fiche où vous avez inscrit tous les noms de ceux qui vous ont manqué, comme Pompidou après l'affaire Markovic ?
- Je n'ai pas besoin de fiche. J'ai de la mémoire [sourire de communiant].
- Vous êtes rancunier ?
- Pas particulièrement, mais il y a des gens qui ont franchi les limites.
- Notamment dans votre propre camp, où votre nouvel ami Nicolas Sarkozy vous a fait attaquer par Georges Fenech interposé avant de faire semblant de vous soutenir."
Pour toute réponse, je n'aurai droit qu'à un masque, avenant mais mutique. Les secondes passent.
Mieux vaut aborder un autre sujet : "Jean-Pierre Chevènement a ouvert un vrai débat en évoquant l'étroit concubinage entre la presse et la justice, ou encore la transformation du tribunal en pilori. Ne sommes-nous pas en train de vivre une sorte de régression judiciaire ?"
La question le ravit. Son visage s'illumine.
"On est revenu à une époque, dit-il, où le pouvoir peut utiliser les moyens de la justice pour essayer d'abattre un candidat. Or la séparation des pouvoirs avait été mise en œuvre précisément pour empêcher que le judiciaire soit mis au service de l'exécutif.

- Allons, quand on connaît Hollande, il paraît impossible qu'il soit à l'origine de vos ennuis.
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- J'ai un vrai doute, vous savez. Il adore ces sujets-là. Il ne gère certes pas la justice en direct, mais il y a des liens entre les magistrats et ses équipes. C'est lui qui a déclenché l'affaire. Qui a pu préparer les dossiers qui remontent souvent très loin, à plus de vingt ans ? Croyez-vous que toutes ces histoires soient tombées du ciel ?
- Sarkozy vous a dit un jour qu'être candidat, c'est se promener tout nu dans la rue. Aujourd'hui, est-ce qu'il ne faut pas être très con ou très inconscient pour vouloir se présenter à la présidence ?
- J'ai la faiblesse de penser que je peux redresser mon pays. Ça fait trente ans que je fais des campagnes électorales. Eh bien, dans les meetings, je n'avais jamais vu autant de gens, non pas radicalisés, comme le dit Alain Juppé, mais très en colère. Ils me font confiance alors que, si l'on en croit les journaux, mon image est terrifiante.
- À cause de ces histoires, vous avez perdu quelques amis, comme Gérard Larcher ?
- J'en suis triste, mais les amitiés comme celle-là ne peuvent pas mourir : je sais que nous nous retrouverons. Ce qui m'a le plus blessé, ce sont ceux qui, comme Bruno Le Maire ou certains juppéistes, ont quitté ma campagne du jour au lendemain, alors qu'après les résultats de la primaire ils avaient souvent été parmi les premiers à l'avoir rejointe. J'ai été affecté aussi par le départ de Patrick Stefanini, qui, pendant quatre ans, a travaillé comme un malade à mes côtés. À sa décharge, j'ai pu donner le sentiment, pendant quarante-huit heures, que j'allais flancher. Autant d'éléments qui ont donné plus de force à tous ceux qui, autour de moi, sont restés solides et fidèles, comme Bruno Retailleau ou François Baroin."
Un silence. Après avoir dit ça, Fillon a l'expression d'Arnold Schwarzenegger venant de dézinguer un quarteron de robots. Comment supporte-t-il le regard des autres ? À l'en croire, il n'a du mal qu'avec les autres candidats à la présidence. À une exception près. "Entre Mélenchon et moi, dit-il, il y a toujours eu une forme de respect au Parlement quand nous nous affrontions, souvent très durement. Je crois aussi que son épaisseur et sa culture politique lui permettent de mieux comprendre ce qui se passe vraiment.
Je ne suis pas sûr que Mitterrand ait payé de sa poche tous ses costumes
Arnys, mais, depuis, je le reconnais, les temps ont changé.
- La leçon de tout ça ?- Cette histoire m'a endurci, ce qui n'est peut-être pas plus mal : jusqu'à présent, j'avais eu un parcours plutôt cool. Je n'avais jamais connu de grandes crises, même pendant mes cinq ans de Matignon."
Cette fois, Fillon est servi au-delà de ses espérances. Testant sa capacité de résistance, je casse le morceau :
"Vous avez quand même déconné, non ?
- J'ai commis au moins une erreur, c'est d'avoir accepté un cadeau.
- Pardon, deux cadeaux. Deux costumes.
- Oui [avec un sourire las]. Pour le reste, je suis convaincu que la justice reconnaîtra mon innocence. Penelope a vraiment travaillé pour moi.
- Mais les enfants, franchement, ça n'est pas terrible.
- Vous verrez, ils apporteront la preuve de façon très précise qu'ils ont aussi travaillé pour moi."
Au bord de l'explosion, Fillon craque enfin quand je lui demande s'il n'aurait pas dû présenter davantage d'excuses sur les emplois présumés fictifs :
"Je n'en peux plus, de cette hypocrisie générale. Dans cette campagne, il y a un candidat, Nicolas Dupont-Aignan, qui me donne sans arrêt des leçons de morale. Or sa femme est sa collaboratrice principale à l'Assemblée nationale. Et personne ne le dit !"
Gros soupir, puis, sur un ton dégagé :
"Bon, si on parlait d'autre chose ?
Il y a eu quelques nuits difficiles. J'ai pris des somnifères, mais ça pesait ensuite sur la journée. Maintenant, je dors mieux.
- Est-ce que ces affaires ne mettent pas au jour votre rapport compliqué à l'argent, comme tous les catholiques ?- N'oubliez pas que j'ai moins de patrimoine qu'un homme comme Jean-Luc Mélenchon. Allez, ça va !
- Ce château, est-ce que ça n'était pas une énorme erreur ? Comme tous ceux qui en ont, vous avez fatalement des problèmes de toiture ou de canalisation : c'est un gouffre, tout le monde sait ça, et il vous a fait courir après l'argent...
- Pas du tout. Je suis fier d'avoir participé, à mon niveau, à la perpétuation de notre patrimoine national. Je suis révolté que viennent me chercher là-dessus des gens qui, souvent, roulent sur l'or !
- Ce qu'aura montré cette histoire, finalement, c'est que, malgré votre image d'enfant de chœur, sage comme une image, il y a toujours en vous un pilote de course qui adore le risque et roule à toute berzingue sans regarder derrière lui ni prendre le temps de ranger ses affaires.
- Vous n'allez pas écrire ça !
- Je vais me gêner !
- [Sourire amusé.] Disons que je suis complexe, comme tout le monde, et qu'il y a chez moi une certaine insouciance. Je ne suis pas sûr que Mitterrand ait payé de sa poche tous ses costumes Arnys, mais, depuis, je le reconnais, les temps ont changé."
Si j'ai bien entendu, ça sonne comme un remords, celui de n'avoir pas bien senti l'époque. Il prend sa respiration :
"L'un des livres qui m'ont le plus marqué est Le monde d'hier, de Stefan Zweig, qui s'est suicidé en 1942 après avoir posté, la veille, le manuscrit de cette autobiographie à son éditeur. Toutes choses n'étant pas égales par ailleurs, nous vivons la fin d'une époque, sur fond de montée des périls. Notre société est en plein délitement, comme le montre la tournure de cette campagne présidentielle.
- Êtes-vous bien sûr qu'après ces derniers épisodes notre société en plein délitement acceptera les efforts que vous lui demanderez ?
- Tout le monde a bien compris que, si je n'ai pas lâché devant la violence de l'opération menée par la gauche et une partie de mes propres amis, ce n'est pas pour céder demain devant quelques manifestations de rue.
- Aujourd'hui, ne regrettez-vous pas d'avoir tant invoqué naguère l'intégrité et l'honnêteté ?
- Excusez-moi, mais quand j'évoquais ça, je parlais de choses qui n'ont rien à voir avec mon comportement particulier. Il s'agissait de financement de campagne, de valises de billets..."
Soudain, un rayon de soleil inonde son visage et je suis surpris par la fraîcheur de son teint. "Comment faites-vous pour dormir ? dis-je.
- Il y a eu quelques nuits difficiles. J'ai pris des somnifères, mais ça pesait ensuite sur la journée. Maintenant, je dors mieux.
- Parce que vous voyez le bout ?
- Le plus difficile dans toute cette histoire, c'est le dialogue de sourds avec la justice. On peut leur apporter toutes les preuves, ça ne change rien ou presque pour les magistrats. Mais je compte toujours, je le répète, sur des relaxes et des non-lieux.
Arrêtez d'emmerder les Français, répétait Pompidou. Qu'est-ce qu'il dirait aujourd'hui ?
- En conclusion, qu'avez-vous appris pendant cette campagne ?- Le décalage entre les élites et les Français qui bossent. Ils n'ont plus aucune confiance dans ces gens qui défendent des solutions étatiques, contraignantes, fiscales, législatives. Ils veulent simplement que l'État leur fiche la paix. Je suis le seul à défendre l'idée de liberté et mes propres amis me disent que je suis fou de le faire. Les Français n'aiment pas la liberté, me disent-ils, ils préfèrent l'égalité. À mes yeux, c'est de moins en moins vrai : il y a aujourd'hui une majorité du pays qui veut envoyer par-dessus bord tous les contrôles et réglementations inutiles. Arrêtez d'emmerder les Français, répétait Pompidou. Qu'est-ce qu'il dirait aujourd'hui ?"
En tout présidentiable il y a quelque chose de la chèvre de M. Seguin. Dans le conte d'Alphonse Daudet, quand l'animal s'échappe pour aller vivre à sa guise dans la montagne, son compte est bon, le loup et la mort l'attendent, tous crocs dehors. Mais, tandis que Fillon s'éloigne après avoir avalé son café, je le soupçonne de penser que, cette fois, c'est la chèvre qui va manger le loup.
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