mercredi 5 avril 2017

Yves-Marie Cann : « La présence de Marine Le Pen au second tour n'est pas certaine »

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Yves-Marie Cann : « La présence de Marine Le Pen au second tour n'est pas certaine »
FIGAROVOX/ENTRETIEN- A moins de trois semaines du premier tour, Yves-Marie Cann fait le point sur les intentions de vote. Pour lui, François Fillon peut encore tout espérer.

Yves-Marie Cann est directeur des études politiques de Elabe, le cabinet d'études et de conseil fondée par Bernard Sananès.

FIGAROVOX.- Les sondages annoncent depuis des semaines un second tour Le Pen/Macron, ou une surprise Le Pen/Fillon. Avec un électorat sûr de son vote à 81%, est-ce que la présence de Marine Le Pen au second tour est assurée? Peut-elle s'écrouler à la dernière minute?
Yves-Marie CANN.- Marine Le Pen bénéficie depuis plusieurs mois d'un électorat très mobilisé et qui se singularise par un taux de sûreté du choix très élevé, de l'ordre de 80%. Pour autant j'observe, depuis quelques semaines, un tassement de ses intentions de vote. Ainsi est-elle passée de 28% à 24% en quelques semaines dans les enquêtes réalisées par Elabe. Si cette tendance baissière a été assez peu commentée jusqu'à présent, elle illustre toutefois les difficultés que rencontre la candidate du Front national à élargir son socle électoral pour s'assurer d'une qualification pour le second tour de l'élection présidentielle.
Cette absence de dynamique apparente s'explique par au moins trois facteurs. D'abord le climat des affaires. Si François Fillon a capté l'essentiel de l'attention à ce sujet pendant plusieurs semaines, l'extrême droite n'a pas été épargnée pour autant. Cela n'a pas ébranlé le socle de Marine Le Pen mais a pu contrarier des électeurs jusqu'alors indécis et qui auraient pu être tentés par l'alternative Le Pen. Ensuite, les menaces proférées à l'encontre des magistrats et des fonctionnaires lors de son meeting à Nantes lui ont probablement coûté des voix auprès des électeurs issus de la fonction publique, qui représentent toujours une «terre» de conquête pour la candidate et sa formation politique. Enfin, et surtout, son programme pour l'Europe peut susciter des craintes et l'empêcher de conquérir les électeurs qui lui manquent parmi les classes moyennes et supérieures, ainsi que les retraités, parmi lesquels elle est créditée de scores à ce stade de la campagne.
Un second tour Fillon/Macron est-il possible? A quelles conditions?
La qualification de Marine Le Pen pour le second tour de l'élection présidentielle est probable mais elle n'est pas certaine pour autant. Comme je le relevais il y a déjà plusieurs mois, sa présence au second tour n'est pas gravée dans le marbre électoral.
A date, cette incertitude tient avant tout à l'absence de dynamique visible autour de sa candidature. Elle bénéficie d'un socle solide représentant probablement un minimum de 8 millions de votants au premier tour. Toutefois, ce socle pourrait être insuffisant pour lui garantir une qualification au second tour, dans l'hypothèse d'une remontée de François Fillon dans la dernière ligne droite sous l'effet d'une remobilisation de l'électorat de droite.
Avec 8 à 9 millions de votants (soit 2 à 3 millions de plus qu'en 2012) et une participation de l'ordre de 80% le 23 avril, Marine Le Pen obtiendrait entre 22% et 25% des suffrages exprimés au premier tour. Le bas de cette fourchette reste à la portée de François Fillon, aujourd'hui crédité de 18% à 20% d'intentions de vote. Le candidat de la droite dispose d'un socle électoral moins important qu'il y a quelques mois, mais un son socle est suffisamment important pour pouvoir espérer une qualification, à condition de regagner quelques points bien sûr.
Un «petit» candidat comme Nicolas Dupont-Aignan peut-il bouleverser la donne?
La candidature de Nicolas Dupont-Aignan peut effectivement rebattre les cartes sur la droite de l'échiquier politique, mais à la condition qu'il gagne des parts de voix d'ici au premier tour. Aujourd'hui crédité de 4% à 5% d'intentions de vote, au-dessus du score qu'il avait réalisé en 2012, le candidat «Debout la France» attire sur son nom quelques électeurs de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen à la précédente présidentielle. En cas de dynamique, il faudra observer de près d'où viennent ses nouveaux électeurs. S'ils viennent à parts égales des anciens électorats Sarkozy et Le Pen, cela ne changera sans doute pas grand-chose. Mais si leur origine venaient à être plus marquée politiquement, cela pourrait alors peser sur le nom des qualifiés au second tour.
Existe-t-il toujours un plafond de verre pour le FN?
Les duels de second tour constituent jusqu'à présent la configuration la plus défavorable pour le Front national. Cela s'est vérifié lors des derniers scrutins intermédiaires, aux élections départementales comme aux élections régionales de 2015, en particulier dans les régions PACA et Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Faute d'alliés politiques lui apportant des réserves de voix et compte-tenu de ce qu'il reste du «front républicain», le Front national peine à transformer ses succès de premier tour en victoires au second tour.
Faute d'alliés et sans présager d'éventuels soutiens qui émergeraient lors la campagne d'entre deux tours, les réserves de voix pour le Front national apparaissant donc assez limitées dans la perspective d'un second tour. Marine Le Pen devrait alors compter sur ce que l'on nomme l'abstention différenciée (en l'occurrence la démobilisation des électeurs des candidats éliminés au premier tour) plutôt que sur des reports de voix suffisamment importants venant des électorats de premier tour. Dans le cette hypothèse, très théorique à ce stade, le plafond de verre pourrait alors être enfoncé.
Peut-on s'attendre à une abstention record pour ce scrutin? A qui profiterait-elle? A l'inverse, qui a intérêt à maximum d'électeurs viennent voter?
Sur le papier, les conditions s'avèrent réunies pour favoriser une participation élevée au premier tour, au premier rang desquelles un renouvellement significatif de l'offre politique par rapport à la précédente élection présidentielle. Pour rappel, Benoît Hamon, Emmanuel Macron et François Fillon n'ont jamais été candidat à la présidentielle. De même, la perspective d'un Front national aux portes du pouvoir en la personne de Marine Le Pen pourrait, toujours en théorie, favoriser la participation.
En pratique, les perspectives s'avèrent toutefois beaucoup plus incertaines, compte-tenu d'une campagne électorale dominée par les affaires, au détriment des sujets de fond. Je suis à cet égard frappé par le fait qu'aucun sujet en particulier, à l'exception peut-être des tracas judiciaires des uns ou des autres, ne s'impose sur l'agenda de campagne. Certes, les thématiques économiques et sociales sont présentes mais le débat ne se structure pas autour d'une mesure ou d'une proposition phare en particulier. Ceci contribue à entretenir un certain flou concernant l'offre électorale et cette absence de repère pourrait retarder le choix chez certains électeurs, voire les inciter à l'abstention.
Pourtant, le niveau de la participation pourrait être une variable clé du rapport de forces qui sortira des urnes le 23 avril. A ce stade, les électeurs du Front national apparaissent comme les plus mobilisés. Jusqu'à un certain niveau, qu'il est aujourd'hui difficile d'estimer, les électeurs potentiels de Marine Le Pen pourraient donc être les derniers à se démobiliser, ce qui augmenterait mécaniquement son score dans les urnes. Il faut avoir à l'esprit que 8 à 9 millions de voix se traduiraient par un score de 25% à 28% pour Marine Le Pen dans l'hypothèse où l'abstention atteindrait 30% (contre, pour rappel, 22% à 25% avec une abstention à 20%).

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